« Trois jours et une vie »… Dans la noirceur des Ardennes belges

« Tout le monde a beaucoup de peine, on a l’impression que la vérité est là, toute proche, qu’il n’y a qu’à tendre la main… ». La question n’est pas qui… Mais quand ?        

Et de deux ! Après « Au revoir là-haut » réalisé par Albert Dupontel et sorti en 2017, Pierre Lemaitre voit à nouveau l’un de ses romans porté sur grand écran. Cette fois-ci, pas de récit historique et social mais un fait divers… L’écrivain a en effet confié les rênes de cette nouvelle adaptation au réalisateur Nicolas Boukhrief qui s’attaque à son dernier polar psychologique éponyme : « Trois jours et une vie » (Albin Michel, 2016).     
   


Décembre 1999, Ardennes Belges. A l’approche de Noël, le village d’Olloy voit sa tranquilité bouleversée après la disparition du petit Rémi Desmesdt, 6 ans et au visage d’ange… Où peut-il bien être ? A-t-il été enlevé ?  Est-il séquestré ? Est-il mort ? Qui s’en est pris à lui ?  Au cœur de la communauté villageoise, la suspicion se répand… Quelqu’un sait-il quelque chose ? Protège-t-on l’assassin ? Mais un évènement tragique vient rebattre toutes les cartes du jeu permettant au meurtrier de bénéficier d’un sursis…


Le roman autant que le film, particulièrement fidèle à la mécanique de la narration d’origine, reviennent sur l’engrenage  impitoyable d’un crime commis, ineffaçable et irrémédiable. Un film noir, oppressant psychologiquement pour nos différents personnages et haletant, où l’on ne cesse de se demander si le coupable sera tôt ou tard identifié de tous. C’est un travail scénaristique sur la notion de culpabilité criminelle, explorée dans toutes ses phases et ses travers qui se développe sous les yeux inquiets mais aussi curieusement empathiques des spectateurs : le moment où tout bascule, l’inouï de la faute, la peur panique, la fuite, le retour à la raison et l’obligation d’une dissimulation contraignante, le mensonge, l’introspection angoissante et la terreur paranoïaque d’être un jour démasqué.  

Si des moments de soulagement peuvent apparaître dans une existence, la sensation d’être pris au piège par sa conscience morale ne cesse  de se manifester.  Car ce sont aussi les notions de volonté, de responsabilité et d’honnêteté mais aussi de pardon que l’intrigue construite par P. Lemaitre et N. Boukhrief se propose de confronter au jugement plus objectif et extérieur des lecteurs et des spectateurs.     
    


Si l’intrigue peut s’avérer un peu longue, doublée d’un rythme scénaristique un peu lent par moment, l’histoire et sa résolution n’en restent pas moins passionnantes à suivre. La morale, à la fois douce et amère, mais aussi et surtout ironique, s’avère particulièrement satisfaisante.              

Les interprétations des différents acteurs sont très justes, en premier lieu, celles  de Jeremy Senez et de Pablo Pauly, dans le rôle d’Antoine. On retiendra les performances de Charles Berling en père colérique et meurtri, convaincant et émouvant dans la scène de l’église lors de la messe de Noël, de Philippe Torreton en médecin de village généreux tiraillé par sa conscience professionnelle puis morale, ainsi que celle de Sandrine Bonnaire incarnant une mère douce et aimante mais aussi très ambigüe : est-elle au courant ?


Côté réalisation et mise en scène, on notera la qualité de la bande originale particulièrement prenante, tour à tour angoissante, mélancolique et tragique.  Pour certaines scènes de début de film, la musique oscille de façon assez juste entre l’innocence et la gravité,  en transmettant une idée de fatalité dont certains personnages, acteurs de leur propre chute,  ne parviendront pas à se défaire. L’utilisation des cordes mêlées aux instruments à vent « leaders » et de séquences musicales répétées inlassablement lors du thème principal renforce le côté pesant de l’intrigue. La musique enrichit parfaitement l’intensité du drame, accompagne les environnements sombres et hivernaux, comme le bois de Saint-Eustache ou le village lui-même qui deviennent également des personnages à part entière.


En effet, ces décors englobent non seulement les personnages, semblant perdus dans l’immensité boisée d’une forêt ou prisonniers des ruelles et dédales d’un petit village qu’ils ne pourront peut-être jamais quitter, mais aussi les spectateurs, plongés alors dans une nature inhospitalière marquée par une atmosphère lourde et triste. La photographie, très froide, à base de tonalités sombres, grisâtres et verdâtres, accentue l’aspect glauque de la situation. De temps en temps, un halo jaune vient « illuminer » les scènes : s’agit-il de la « chaleur » d’un foyer réconfortant et protecteur ? Ou bien d’une lueur paradoxale, d’espoir ou d’alerte, hésitant entre une vérité de plus en plus étouffée presque rassurante, pouvant tout de même éclater au grand jour à tout moment ?


Les deux plans d’ouverture demeurent particulièrement intéressants. Le premier, présentant une foule,  résume toute l’ampleur de l’intrigue : l’impact d’un évènement traumatisant non seulement les proches mais aussi l’esprit collectif de toute une communauté d’habitants. Le second, pointe non seulement la réalité tragique de l’essence même du crime survenu mais aussi, par le biais d’un élément dissimulé au premier plan, ce qui sera la « clé » de l’énigme…  

La caméra se met également parfois à la hauteur d’Antoine, permettant ainsi d’entrevoir comment un enfant pourrait ressentir et percevoir les différents détails du drame. Le spectateur s’identifie alors, avec émotion et parfois incrédulité, au personnage, tour à tour, témoin mais aussi acteur de ce qui se joue.


Il faut aussi saluer le travail d’adaptation du roman d’origine, parfaitement réussi. Le film rend compte de l’ambiance générale dépeinte dans le livre, que ce soit au niveau de la retranscription des sentiments et des états d’âme des personnages que dans les décors reconstitués et les environnements utilisés. Les quelques enrichissements sont d’ailleurs particulièrement judicieux et renforcent aussi l’ironie de l’épilogue.        

Une histoire policière qui, pour les connaisseurs, fera presque écho à la structure narrative d’un épisode de Columbo, avec une dimension plus psychologique et dramatique. L’humanité confrontée à ce qu’elle peut engendrer et provoquer, volontairement ou non, de plus violent au sein d’une société, et au cours d’une vie…

Flora Duret.

Crédits photos : © Nicolas Schul / 2019 MAHI FILMS – GAUMONT – FRANCE 3 CINEMA – GANAPATI – LA COMPANY – UMEDIA – NEXUS FACTORY FR / http://www.allocine.fr

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