Voilé.e.s ou dévoilé.e.s ?

C’est la question que pose le monastère royal de Brou à Bourg-en-Bresse (Ain). Joyau de l’art gothique flamboyant, témoin d’une histoire sans commun, et fondé par une figure féminine de premier plan au XVIe siècle, ce monument-musée a tout pour attirer les visiteurs curieux d’histoire et d’art ! Il a d’ailleurs été sacré monument préféré des français en 2014.

Depuis mai 2019, un nouveau parcours leur est ouvert, dévoilant d’autres parties du monument et affichant de nombreuses nouvelles œuvres, allant du Moyen-Âge à l’art le plus contemporain !

Le parcours comprend une visite de l’église qui permet de découvrir le passage par une tourelle menant…. sur le jubé (clôture de choeur) ! Qui est l’un des seuls qui soit conservé en France, magnifiquement sculpté de décors végétaux enroulés et des armoiries de Marguerite d’Autriche, la fondatrice, et de son défunt époux Philibert le Beau, en mémoire duquel elle édifia le monument. Car c’est bien une histoire d’amour qui est à l’origine de la création du monastère…

Portrait de Marguerite d’Autriche par Bernard van Orley, monastère royal de Brou, vers 1515-1518. La régente des Pays-Bas se constitue une image presque iconique de veuve pieuse, servant et légitimant son pouvoir, qu’elle distribue largement. Elle est ainsi immédiatement reconnaissable et respectée au sein d’une puissante élite masculine.

Toutefois, Marguerite est plus encore une souveraine déterminée qui maintient le royaume en place durant la régence de Charles Quint. Ses appartements, qui ne furent jamais habités ni meublés car elle mourut finalement deux ans avant leur achèvement, permettent de démontrer son parcours complet, son rôle en tant que régente et que mécène des arts et lettres.

A la suite des appartements, dans une esthétique sobre mais élégante, la grande salle des États vient en effet d’ouvrir ses portes. Le musée déroule ensuite ses collections jusqu’à nos jours en optant pour des salles chrono-thématiques permettant de cerner plus précisément certaines des caractéristiques particulières d’une époque (Caravagisme au XVIIe siècle, intérieur d’appartement au XVIIIe siècle, paysages du XIXe siècle…).

Dans cet étonnant écrin, on se balade entre les époques, avec de nombreux clins d’œil qui les relient entre elles. Par exemple, la collection fournie de peinture troubadour (style qui tend vers une atmosphère idéalisée du Moyen Âge et de la Renaissance) et historiciste du XIXe siècle montre la création de la notion d’Histoire au sens actuel et l’engouement pour le passé qui caractérise cette période, représentant des épisodes fameux de l’histoire.

Pour ne rien gâcher, la programmation du lieu offre de nombreux événements et deux expositions par an. En ce moment, jusqu’au 19 septembre 2019, l’exposition Voil.é.e.s / Dévoilé.e.s se tient entre ses murs.

La Femme voilée de Giovanni Strazza, du musée des Beaux-Arts de Nice, vers 1850. Ce marbre est témoin du succès de ce thème en art qui remonte à l’Antiquité.

Un sujet tout à fait actuel … mais avec une prise de recul de plus de 2000 ans qui a le mérite d’éclairer les débats contemporains.

Une centaine d’œuvres soigneusement sélectionnées présentent les divers aspects du voile dans la société. Ses usages, tant profanes que religieux, sont détaillés. Les œuvres illustrent le voile pudique, mais aussi celui qui devient paradoxalement accessoire de mode, de séduction, ou encore employé comme moyen de mise en scène, vêtement liturgique ou signe d’un statut, symbole présent dans les allégories et l’iconographie…

Une rue à Constantine, peint par André Brouillet en 1885 et conservé au musée Sainte-Croix de Poitiers. Dans cette même image se côtoient des femmes juives vêtues de longues tuniques, des femmes musulmanes voilées et des hommes eux-même recouverts d’un épais manteau à capuche, traditionnel au Maghreb (burnous).

Elles nous emportent de l’autre côté de la Méditerranée pour un regard croisé afin de déconstruire les idées reçues associant immédiatement le voile à l’islam, par exemple, tandis que toutes les confessions monothéistes sont représentées dans le parcours.

Mais ce n’est pas tout : l’usage de l’écriture inclusive dans le titre de l’exposition n’est pas fortuit, il est revendiqué afin de déconstruire les clichés associant immédiatement le voile à la femme et à l’islam. Le voile masculin y figure en bonne place !
Par exemple, on peut y voir le peintre Louis-Simon Tiersonnier déguisé… en sultane grecque, dans l’une des fêtes carnavalesques organisées par les peintres de la Villa Médicis au XVIIIe siècle.

Ainsi des exemples venant de toutes confessions, de tous pays, de tous genres se retrouvent, réunis au travers de photographies, peintures, sculptures et vidéos apportant leur pierre à l’édifice de la compréhension de ce phénomène social. Les œuvres sont majoritairement issues d’artistes occidentaux, elles documentent donc davantage la construction du regard européen sur le voile et sont une source de réflexion afin de mesurer la part de cet héritage dans notre vision actuelle.

Du Touareg à la communiante, de la mariée aux pleurants des cortèges funèbres, de l’allégorie aux danseuses, le voile, défini comme « une pièce de tissu non cousue recouvrant la partie haute du corps et la tête » est donc bien décliné selon tous les aspects qu’on lui prête.

Shirin Neshat, iranienne ayant émigré après la chute du Shah, revient sur le rôle assigné aux femmes dans la société iranienne par ces images frappantes et pleines d’humour, qui font désormais figure de symbole du féminisme dans son pays d’origine. Pour autant, l’exposition remet en place bien des idées reçues sur les pays d’Orient dont l’émancipation des femmes s’est parfois faite bien avant la France, comme en Tunisie …

Photographies d’identité de femmes algériennes contraintes de se dévoiler effectuées par Marc Garanger vers 1960.

Une partie du parcours s’attache à développer le contrepoint du voile : le dévoilement et ses significations. L’exposition s’attache à renverser les rapports de dominant/dominé entre genres et entre peuples, et remet en perspective notre héritage colonialiste.
Enfin, le regard d’artistes contemporains vient clore ce panorama éclairant et enthousiasmant.

Et s’il fallait une raison de plus pour vous donner envie d’y faire un tour : la prochaine exposition dévoilera les œuvres d’artistes femmes de la Modernité pour les faire ressortir de l’ombre, de Suzanne Valadon à toutes ses contemporaines méconnues (Gerda Wegener, Georgette Agutte, Marie Vassilieff, Marguerite Peltzer..) ! À partir du 16 mai 2020.

Lecture conseillée : Comment le voile est devenu musulman, Paris, Flammarion, 2014, par Bruno Nassim-Aboudrar, conseiller scientifique de l’exposition.

Pour en savoir plus sur le monastère de Brou : c’est ici.

Et pour découvrir l’exposition !

Alice Meunier

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